• Panorama Antsirabe et sa région
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Le Fady à Madagascar


« L'histoire se déroule à Toliara (Tuléar) en 1990. La laitière de nos voisins est mordue par un chien. Elle est tanala, originaire du Sud-ouest malgache, tandis que les propriétaires du chien, nos voisins universitaires, viennent également des Hautes Terres et sont enseignants de langue étrangère. Une vive dispute éclate à la suite de cet événement : la laitière déclare qu'ayant été mordue par un chien, animal impur et donc interdit, elle réclame en réparation un zébu, animal de sacrifice par excellence dans un contexte de croyances malgaches traditionnelles. Notre voisine, atterrée par une situation qui la dépasse, fait appel à nos compétences de malgachisants pour résoudre le problème. Je prend l'initiative de la médiation, mais la dispute reprend de plus belle, notre voisine accusant la laitière d'être « bloquée par tous ces fady qui les (elle et son ethnie) empêchent de se développer » (ianareo sy ny fadifadinareo no tsy mampandroso anareo). Ce à quoi la laitière lui rétorque que « ce sont les bêtes qui n'ont pas d'interdits » (ny biby ro tsy manam paly).

Dans un tel contexte traditionnel malgache, où la supériorité de l'homme est de mise, une femme est peu opérante, et la situation ne trouve un aboutissement qu'avec l'intervention de mon mari. Celle-ci donne lieu à de longues explications, à l’une comme à l’autre. Le zébu initial s'est finalement réduit à un poulet et à 25 000 Fmg (soit 2,17 €).

Le contexte, l'ignorance et la méconnaissance du milieu par les propriétaires du chien ont envenimé la situation. En réalité, la laitière n'avait pas été vraiment mordue, simplement griffée, mais ce contact constituait en lui-même une souillure. Un rituel de purification s'imposait. Mais ses relations avec nos collègues n'étaient pas conviviales, d'autant que l'opposition classique Merina/Côtiers est connue pour être facilement exploitée dans un contexte d'ethnicisation et en cas de manque de communication. De plus, nos voisins étaient des chrétiens protestants de la FJKM ou Eglise de Jésus-Christ à Madagascar. Or cette Eglise est connue pour être plus intransigeante que l'Église Catholique Romaine (ECAR) sur le sujet des pratiques locales traditionnelles, ainsi qu'envers le famadihana (retournements des morts). Les propos tenus par notre voisine, avec l'utilisation du duplicatif fadifady à connotation péjorative, témoignaient de sa méconnaissance et de son mépris des autres. Dans le cas présent, elle traitait la laitière d'arriérée. Pourtant, il ne s'agissait pas d'un simple détail de superstition locale (fadifadinareo Antemoro...), mais du point de vue de la laitière, même si elle espérait, en exploitant la situation, obtenir un petit profit, de l'expression de la règle centrale de toute société humaine. Ne pas supporter être réduit à l'état de chien (être contaminé par un contact avec un chien,), c'est affirmer que cet état est l'opposé de l'humanité.

J'ai retenu la leçon, et en ai fait ma riposte préférée aux détracteurs inconditionnels des fady.


L'interdit des enfants jumeaux du Sud-est malgache

Ny fady zaza kambana existe en l'occurrence chez les Antambahoaka de Mananjary, et les Antemoro de Namorona et d'Ampasimanjeva. Il implique que les parents, sous peine de mort, doivent abandonner les jumeaux à leur naissance, les deux enfants pour les Antembahoaka, un seul pour les Antemoro.

Une connaissance, même succincte, de cet interdit est nécessaire avant d'aller plus loin. Comme tous les fady, l'élément ou l'événement à l'origine de l'interdit a été soit favorable soit défavorable à la société. Dans le cas des enfants jumeaux, il existe plusieurs versions du thème, mais voici ce qu'en raconte Francis RATSIMBA, d'après un récit qu'il tient lui-même de feu Monseigneur Xavier Tabao MANJARIMANANA, Antembahoaka et Evéque de Mananjary (1976-2000) :

Fahiny, nisy mpanjaka isaky ny foko, ary nisy ny ady anatrano : fifanafihan'ny samy foko. Nisy ny fitsoahana tamin'izany. 1 âmin'izany fotoana izany nisy mpivady niteraka kambana, ani.tan'ny mpitsoaka nefa nanadino ny iray tamin'ireo zanany. Niverina baka an'io zaza tavela tany an-trano no nahatratraran'ny mpanafika ity raira pianakaviana. Maty tamin'izany ilay rangahy. Nanomboka teo dia nanozona ny mpanjakan'ny foko niavian'ilay maty hoc: "n'iza n'iza taranany mipetraka amin'ny faritrl Mananjary ka mitaiza zaza kambana, tsy ho velona mihitsy ary hahita loza°

(Autrefois, chaque ethnie était dirigée par un roi et il y avait la guerre entre les ethnies. La fuite était dc rigueur. A l'époque, un couple avait des jumeaux. Ils faisaient partie des fuyards mais ils avaient oublié un de leurs enfants. C'est en revenant pour le chercher que le père de famille a été attrapé par les poursuivants et a trouvé la mort dans ces circonstances. A partir de ce moment, le roi de l'ethnie d'où venait l'homme décédé a prononcé la malédiction suivante : « quiconque parmi ses descendants, habitant à Mananjary, se met à élever des jumeaux, ne pourra survivre et connaîtra des malheurs ».)

Il s'agit d'un interdit « ancestral absolu » ou sandrana, dont la transgression entraîne la mort, et l'événement est perçu comme un grand malheur. La grande majorité des Antambahoaka le respecte, mais certains ne le suivent pas. Des actions ont été ou sont mises en place en faveur de ces enfants. Il arrive que des familles biologiques les gardent, mais en se tenant à une distance respectable de la tranobe (Grande maison), la maison lignagère. Il est également fait appel à des familles d'accueil, et à la maternité du Centre Hospitalier de District de niveau II (CHDII) de Mananjary, qui prend en charge les nouveaux-nés de façon temporaire. La maternité a été relayée par des Centres d'accueil, tels que CATJA (Centre d'Accueil Temporaire des Jumeaux Abandonnés), et le Centre Médical Social Marie-Christelle.


La notion malgache du fady

Le Tantaran' ny Andriana du père CALLET, une des meilleures sources internes pour la culture malgache, nous éclaire à ce propos. Le fady y est défini à propos du règne de Ralambo (1575-1610), et est donc considéré comme une des institutions les plus anciennes, les plus fondamentales.

Ny mangaro fady. Ny olona tsy omhy aman'ondry, fa ny olona manam-pady (Le brassage des interdits). Les humains ne sont pas des bestiaux (vaches et boeufs, brebis et moutons), parce que les humains ont des interdits. C'est également le point de vue d'un conte sakalava silamo contemporain N'anaky hanàny biby : « Les enfants d'aujourd'hui sont des bêtes » parce qu'ils ne respectent plus les interdits d'inceste et manquent de respect aux parents

La vision malgache divise généralement les interdits en « interdits ancestraux » et « interdits prescrits », distinction que les ethnologues ont trouvée également en Polynésie, avec les tabous « par nature », et les tabous « institués ».

Les interdits ancestraux sont en premier lieu le fadibe, l'inceste, pour tous. Chez les Antemoro, par exemple, les fady ancestraux se subdivisent en sandrana (interdits ancestraux absolus) dont la transgression entraîne la mort et en fady/riry (sale, impur) qui peut être levé par des fafy (rites de purification). Les interdits prescrits le sont par les ombiasy (devins guérisseurs) et peuvent être temporaires.

Les lieux premiers du fady sont l'alliance de mariage et la relation sexuelle. C'est l'interdit du trop proche (l'inceste). Ensuite, le domaine fondamental du fady est le mélange et l'impureté. Ce qui doit rester séparé a été mélangé, mis en contact et ce mélange est répugnant : telle est la qualification du fady. Dans les parlers du Nord de Madagascar, mangaroharo veut dire : avoir la nausée, avoir envie de vomir. Un rituel est nécessaire pour effacer cette impureté.

L'opposition entre l'humain et les autres règnes de la nature (bêtes : ny amboa sy ny Iambe, ny amby aman'ondry, et végétaux : ny tanimbary) dessine une définition de l'humanité. Ceux-ci ne sont pas touchés par la règle qui gouverne l'humain.


Affaiblissement, ou disparition, de certains interdits

Les fady évoluent, le changement étant inhérent à toute société humaine, et ce pour divers facteurs, en fonction de leur statut, mais aussi du fait d'influences internes et externes.
Le christianisme est l'un des plus importants de ces facteurs. Ainsi certains villages malgaches de l'lmerina, considérés autrefois comme plus christianisés, ont moins d'interdits que beaucoup d'autres villages de la même région. Concernant les rites consacrés aux Ancêtres, le famadihana n'y est pratiqué qu'à l'occasion du transfert de corps d'une tombe à une autre, au sein du village ou venant de l'extérieur. Les descendants ont respecté ces pratiques en relation avec la condamnation par le christianisme des superstitions dites minomino foana (païennes). II faut donc signaler non l'abandon des coutumes, en ce qui concerne les retournements, puisqu'il s'agit de « respect dû aux Ancêtres », mais son atténuation en nombre.

L'interdit d'enterrement en Imerina, le mardi et le jeudi, évolue également. Des familles très chrétiennes, très rares cependant à ma connaissance, procèdent à des enterrements ces jours-là, sans tenir compte de la fin de journée qui, dans le calendrier astrologique malgache, compte déjà comme faisant partie du lendemain

Ces démarches intériorisées ont ainsi contribué à l'affaiblissement des interdits, mais il existe aussi des tentatives externes d'éradication des interdits, en particulier en ce qui concerne les Antevolo et les jumeaux de Mananjary

Deux interventions étatiques, et une plutôt individuelle ont tenté de régler le problème de l'interdit des Antevolo. La première date de la Première République, peu après l’Indépendance, lorsque le Président TSIRANANA lui-même s'est impliqué en proposant le sacrifice et la consommation collective d'un zébu par les Antemoro et les Antevolo. Selon ce qui m'a été plusieurs fois raconté par des personnes originaires du Sud-est, il y a quelques années, les membres anteony et ampanabàka antemoro auraient proposé en échange un aomby boy (boeuf sans cornes) au Président. Mais, le Président Tsimihety étant interdit de ce type d'animal, il aurait refusé de le consommer. Cela a rendu caduque la tentative d'abolir l'interdit sur les Antevolo, l'initiateur de la levée d'interdit n'ayant pas pu lui-même dépasser ses propres interdits ancestraux.

L'Etat est intervenu une seconde fois en 1985, sous la Seconde République. Le Président RATSIRAKA avait offert sept bœufs ampiaraha-mihinana ny Antevolo sy Antemoro (afin que les Antevolo et les Antemoro puissent les consommer ensemble) et envoyé des représentants. La cérémonie devait avoir lieu à la Résidence du Fivondronana. Mais après les kabary (discours), les Antevolo sont partis, ils n'ont pas osé rester pour le repas. Il faut signaler que le chiffre 7 est symbolique car il comporte le radical ito (coupure) et traduit la volonté d'en finir avec un système jugé inhumain. Mais cette tentative a également échoué.

La troisième tentative, vers 2000, est due à l'impulsion de TSIAVALIKY, un enseignant de mathématiques de l'Université de Fianarantsoa, originaire du Sud. Les Antevolo s'étaient nirongatra (insurgés) contre leur situation. Le projet était de réunir Antemoro et Antevolo sur le pont du fleuve Matatana, qui serait appelé Pont de l'Amitié, et d'y pratiquer un rituel. Mais le Ndrianony (Roi) d'Ivato (haut lieu de la noblesse anteony) a namoaka lalàna (édité une loi) interdisant aux Antemoro de sortir le dimanche et le lundi de Pâques, moment fixé par TSIAVALIKY pour le rituel, et personne n'a osé enfreindre cette interdiction.

Concernant l'interdit des enfants jumeaux, des actions ont également été menées. En 1982, le village Fanivelona, à Mananjary, a procédé à la levée de l'interdit, selon une décision commune de la population. L'Étude du Ministère ajoute « que c'est pour y revenir à nouveau », à la suite des malheurs ayant frappé le village entier ou la femme du mpanjaka initiateur de l'éradication.

En 1989, deux intellectuels originaires de Mananjary, professeurs en médecine, KAPISY et MANAMBELONA, avec Mgr Xavier TABAO MANJARIMANANA, ont mené une action de fanazavan-tsaina (sensibilisation) auprès de la population, sur les ondes de la Radio Nationale Malgache (RNM) et de la Télévision nationale Malgache (TVM), visant une « coutume erronée ».

Mais un an plus tard, des malheurs ont frappé la famille du neveu de Mgr TABAO qui avait voulu garder ses jumeaux. Une semaine après leur naissance, l'un des enfants mourait, puis ce fut le tour de la mère deux semaines après, et encore une semaine après ce décès, le second jumeau décédait également. Frappé par ces événements tragiques, le père de famille, trois semaines plus tard, tsy nampionon-tena (ne pouvant surmonter cette épreuve), perdit la tête. Cela marqua la fin de la sensibilisation et la reprise des activités de l'association CATJA.


L'État malgache et les pratiques traditionnelles liées aux fady

L'année 2007 a connu plusieurs animations de l'État malgache concernant les pratiques traditionnelles.

En septembre 2007, un atelier a été organisé par le Ministère de la Culture et des Loisirs conjointement avec l'Unesco régional, lequel était représenté par son responsable régional et un anthropologue brésilien, spécialiste des questions relatives à la sauvegarde du Patrimoine Culturel Immatériel. Le but était d'encourager les responsables du pays à préserver sa spécificité culturelle. Le débat a soulevé le problème des pratiques et croyances ancestrales. Certains représentants, en particulier ceux de l'Atsimo Andrefana, ont mentionné la difficulté de valoriser de telles pratiques que les Chrétiens taxent facilement de finoanoam poana (superstitions), voire de ataon­jareo raban-devoly (pratiques diaboliques). A ce jour et à ma connaissance, aucune suite n'a été donnée à cet atelier qui devait se prolonger par des mesures concrètes au niveau de chaque région.


Création, ou apparition, de nouveaux interdits

Mais si des interdits s'affaiblissent ou disparaissent, d'autres interdits de type « traditionnel » apparaissent. C'est le cas notamment pour le fady du martin triste ou maritaina. L'exemple est particulièrement frappant, du fait que les dates d'introduction de cet oiseau, inconnu dans l'océan Indien occidental avant la fin du XVIIIe siècle, sont connues. De plus, il a pénétré l'environnement malgache progressivement, et pour certaines régions très récemment (moins d'une génération). Presque partout où il s'installe, se développent des fady nouveaux, différents selon les régions. Néanmoins, il y a un tronc général commun, autour duquel chaque région construit sa tradition propre. Le thème central est ainsi l'association avec l'Andriana (noble), ou le Mpanjaka (roi), ce qui est bien étrange pour une tradition nouvelle et le symptôme de la pertinence de l'idée d'Andriana dans la société actuelle. Comme pour les fady typiques, il se construit à partir de récits justificatifs, racontant l'origine de l'interdit : Untel a fait du mal à un martin triste, et il lui est arrivé un malheur.

Le même oiseau a été récemment introduit aux Comores, et un interdit de même type est apparu, cette fois-ci associé (comme de juste) aux catégories sociales comoriennes : le martin triste aux Comores est à mettre en relation avec les Sharifu (descendants du Prophète, qui constituent une des formes de la noblesse dans les sociétés musulmanes).

Au vu de toutes ces considérations, il nous reste à poser la question de la manière d'aborder les fady dans la perspective du développement. Madagascar, plus que jamais, est au centre de plusieurs « mondes vécus ». Prendre en compte les valeurs culturelles, plaidoyer repris par le lobby des grands organismes culturels tels que l'UNESCO, est l'un des plus sûrs moyens d'avancer vers un développement réellement durable. L'histoire de Madagascar a prouvé que la coercition étatique n'a pas toujours donné les résultats escomptés. L'abandon d'une coutume doit être le fait de la population ou de l'individu concerné, selon une démarche intériorisée, qui peut certes être renforcée par des sensibilisations. L'essentiel est qu'étant partagés entre différentes valeurs, nous restions en harmonie avec nous-mêmes, dans ce contexte de mondialisation.

Être à l'écoute des populations concernées, les accompagner dans leur démarche personnelle de changement, sont les manières dont l'État doit appuyer son peuple, en le réconciliant à la fois avec des croyances profondément ancrées, mais également en le mettant en harmonie avec les valeurs « universalisantes », et non pas « universelles ».


Lala RAHARINJANAHARY, Docteur en ethnologue (Paris X),
Professeur d’anthropologie sociale à l’Ecole Normale Supérieure de l’Université d’Antananarivo.

Madagascar Fenêtres vol 3, Ed Cite Ambatonakanga Antananarivo


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